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Thomas d'Aquin - I-II.q3a8 -

Je réponds qu'il faut dire que la béatitude ultime et parfaite ne peut être que dans la vision de l'essence divine. Pour l'évidence de cela, deux choses sont à considérer.

  • Le premier point est que l'homme n'est pas parfaitement bienheureux tant qu'il lui reste quelque chose à désirer et à chercher.
  • Le second point est que la perfection de chaque puissance se mesure selon la nature (ratio) de son objet. Or, l'objet de l'intellect est « ce qu'est une chose » (quod quid est), c'est-à-dire l'essence de la chose, comme il est dit au livre III du De Anima. C'est pourquoi la perfection de l'intellect progresse dans la mesure exacte où il connaît l'essence d'une chose.

Si donc un intellect connaît l'essence d'un effet, par laquelle ne peut pas être connue l'essence de la cause (de telle sorte, à savoir, que l'on sache de la cause « ce qu'elle est » (quid est), on ne dit pas que cet intellect atteint la cause absolument (simpliciter), bien que, par l'effet, il puisse savoir de la cause « si elle est » (an sit). C'est pourquoi il reste naturellement à l'homme, lorsqu'il connaît un effet et sait qu'il a une cause, le désir de savoir aussi de la cause « ce qu'elle est ». Et ce désir relève de l'émerveillement (admiratio) et cause l'investigation, comme il est dit au début de la Métaphysique. Par exemple, si quelqu'un, connaissant une éclipse de soleil, considère qu'elle procède d'une certaine cause, au sujet de laquelle, parce qu'il ignore « ce qu'elle est », il s'émerveille, et en s'émerveillant, il enquête. Et cette investigation ne se repose pas tant qu'elle n'est pas parvenue à la connaissance de l'essence de la cause.

Si donc l'intellect humain, connaissant l'essence d'un effet créé, ne connaît de Dieu rien d'autre que « s'Il est » (an est), sa perfection n'atteint pas encore absolument (simpliciter) la cause première, mais il lui reste encore le désir naturel d'enquêter sur la cause. C'est pourquoi il n'est pas encore parfaitement bienheureux. Pour la béatitude parfaite, il est donc requis que l'intellect parvienne jusqu'à l'essence même de la cause première. Et ainsi, il aura sa perfection par l'union à Dieu comme à son objet, en qui seul consiste la béatitude de l'homme, comme il a été dit plus haut.

Respondeo dicendum quod ultima et perfecta beatitudo non potest esse nisi in visione divinae essentiae. Ad cuius evidentiam, duo consideranda sunt.

  • Primo quidem, quod homo non est perfecte beatus, quandiu restat sibi aliquid desiderandum et quaerendum.
  • Secundum est, quod uniuscuiusque potentiae perfectio attenditur secundum rationem sui obiecti. Obiectum autem intellectus est quod quid est, idest essentia rei, ut dicitur in III de anima. Unde intantum procedit perfectio intellectus, inquantum cognoscit essentiam alicuius rei.

Si ergo intellectus aliquis cognoscat essentiam alicuius effectus, per quam non possit cognosci essentia causae, ut scilicet sciatur de causa quid est; non dicitur intellectus attingere ad causam simpliciter, quamvis per effectum cognoscere possit de causa an sit. Et ideo remanet naturaliter homini desiderium, cum cognoscit effectum, et scit eum habere causam, ut etiam sciat de causa quid est. Et illud desiderium est admirationis, et causat inquisitionem, ut dicitur in principio Metaphys. Puta si aliquis cognoscens eclipsim solis, considerat quod ex aliqua causa procedit, de qua, quia nescit quid sit, admiratur, et admirando inquirit. Nec ista inquisitio quiescit quousque perveniat ad cognoscendum essentiam causae.

Si igitur intellectus humanus, cognoscens essentiam alicuius effectus creati, non cognoscat de Deo nisi an est; nondum perfectio eius attingit simpliciter ad causam primam, sed remanet ei adhuc naturale desiderium inquirendi causam. Unde nondum est perfecte beatus. Ad perfectam igitur beatitudinem requiritur quod intellectus pertingat ad ipsam essentiam primae causae. Et sic perfectionem suam habebit per unionem ad Deum sicut ad obiectum, in quo solo beatitudo hominis consistit, ut supra dictum est.


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Thomas d'Aquin - II-II.q2a3 - La nature rationnelle possède un ordre immédiat au principe universel de l'être

Dans toutes les natures ordonnées, il est trouvé que deux éléments concourent à la perfection de la nature inférieure :

  • l'un selon son mouvement propre,
  • l'autre selon le mouvement de la nature supérieure.

Ainsi l'eau,

  • selon son mouvement propre, se meut vers le centre,
  • mais selon le mouvement de la lune, elle se meut autour du centre selon le flux et le reflux ;

de même, les orbes des planètes se meuvent par leurs mouvements propres de l'occident vers l'orient, mais par le mouvement du premier orbe de l'orient vers l'occident.

Or, seule la nature rationnelle créée possède un ordre immédiat à Dieu.

  • Car les autres créatures n'atteignent rien d'universel, mais seulement du particulier, participant à la bonté divine
    • soit dans le seul être, comme les êtres inanimés,
    • soit aussi dans la vie et la connaissance des réalités singulières, comme les plantes et les animaux ;
  • la nature rationnelle, en revanche, en tant qu'elle connaît la ratio universelle de bien et d'être (entis), possède un ordre immédiat au principe universel de l'être (ad universale essendi principium).

La perfection de la créature rationnelle ne consiste donc pas seulement

  • dans ce qui lui convient selon sa nature,
  • mais aussi dans ce qui lui est attribué en vertu (ex) d'une certaine participation surnaturelle de la bonté divine.

D'où il a été dit plus haut que la béatitude ultime de l'homme consiste dans une certaine (quadam) vision surnaturelle (supernaturali) de Dieu.

À cette vision, l'homme ne peut parvenir que sur le mode de celui qui apprend de Dieu enseignant, selon ce qui est dit en Jean (ch. 6) : "Quiconque a entendu le Père et a appris [de lui] (et didicit) vient à moi".

Or, l'homme ne devient pas participant de cette discipline [= même famille que addiscentis et didicit]

  • immédiatement,
  • mais successivement,

selon le mode de sa nature. Mais il faut que quiconque apprend ainsi croie, afin de parvenir à la science parfaite, comme le dit aussi le Philosophe : "Il faut que celui qui apprend croie".

D'où, pour que l'homme parvienne à la vision parfaite de la béatitude, il est requis au préalable qu'il croie en Dieu comme un disciple au maître qui l'instruit."

Respondeo dicendum quod in omnibus naturis ordinatis invenitur quod ad perfectionem naturae inferioris duo concurrunt,

  • unum quidem quod est secundum proprium motum;
  • aliud autem quod est secundum motum superioris naturae.

Sicut aqua

  • secundum motum proprium movetur ad centrum,
  • secundum autem motum lunae movetur circa centrum secundum fluxum et refluxum,

similiter etiam orbes planetarum moventur propriis motibus ab occidente in orientem, motu autem primi orbis ab oriente in occidentem.

Sola autem natura rationalis creata habet immediatum ordinem ad Deum.

  • Quia ceterae creaturae non attingunt ad aliquid universale, sed solum ad aliquid particulare, participantes divinam bonitatem
    • vel in essendo tantum, sicut inanimata,
    • vel etiam in vivendo et cognoscendo singularia, sicut plantae et animalia,
  • natura autem rationalis, inquantum cognoscit universalem boni et entis rationem, habet immediatum ordinem ad universale essendi principium.

Perfectio ergo rationalis creaturae non solum consistit

  • in eo quod ei competit secundum suam naturam,
  • sed etiam in eo quod ei attribuitur ex quadam supernaturali participatione divinae bonitatis.

Unde et supra dictum est quod ultima beatitudo hominis consistit in quadam supernaturali Dei visione.

Ad quam quidem visionem homo pertingere non potest nisi per modum addiscentis a Deo doctore, secundum illud Ioan. VI, omnis qui audit a patre et didicit venit ad me.

Huius autem disciplinae fit homo particeps

  • non statim,
  • sed successive,

secundum modum suae naturae. Omnis autem talis addiscens oportet quod credat, ad hoc quod ad perfectam scientiam perveniat, sicut etiam philosophus dicit quod oportet addiscentem credere.

Unde ad hoc quod homo perveniat ad perfectam visionem beatitudinis praeexigitur quod credat Deo tanquam discipulus magistro docenti.

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