Accéder au contenu principal

Thomas d'Aquin - Suppl.q92a1 - Si l'intellect humain peut parvenir à connaître l'essence de Dieu

// : CG.III.51 ; Quod.Xq8 ; DeVer.q8a1 ; I.q12a5 ; Comm.Jean.I.11 (pp. 134-139) ; Compendium I.105

(...)

C'est pourquoi il faut adopter un autre mode, que certains philosophes ont également posé, à savoir Alexandre et Averroès, au [commentaire du] troisième livre De l'Âme.

Puisque, en effet, dans toute connaissance, une certaine forme est nécessaire pour que la chose soit connue ou vue, cette forme par laquelle l'intellect est perfectionné pour voir les substances séparées

  • n'est pas une quiddité que l'intellect abstrait des choses composées, comme le disait la première opinion ;
  • ni une certaine impression laissée par la substance séparée dans notre intellect, comme le disait la seconde ;
  • mais c'est la substance séparée elle-même qui se joint à notre intellect comme forme, de sorte qu'elle soit elle-même ce qui est intellilgé (quod intelligitur) et ce par quoi on intellige (quo intelligitur).

Et quoi qu'il en soit des autres substances séparées, il nous faut toutefois adopter ce mode pour la vision de Dieu par son essence : car, par quelque autre forme que notre intellect soit informé, il ne pourrait être conduit par elle jusqu'à l'essence divine.

(...)

Et ideo accipiendus est alius modus, quem etiam quidam philosophi posuerunt, scilicet Alexander et Averroes, in III de Anima.

Cum enim in qualibet cognitione sit necessaria aliqua forma qua res cognoscatur aut videatur, forma ista qua intellectus perficitur ad videndas substantias separatas,

  • non est quidditas quam intellectus abstrahit a rebus compositis, ut dicebat prima opinio;
  • neque aliqua impressio relicta a substantia separata in intellectu nostro, ut dicebat secunda;
  • sed est ipsa substantia separata quae coniungitur intellectui nostro ut forma, ut ipsa sit quod intelligitur et quo intelligitur.

Et quidquid sit de aliis substantiis separatis, tamen istum modum oportet nos accipere in visione Dei per essentiam: quia, quacumque alia forma informaretur intellectus noster, non posset per eam duci in essentiam divinam.

 

Certes, cela ne doit pas être intelligé

  • comme si l’essence divine était la forme véritable (vera forma) de notre intellect,
  • ou comme si, à partir d’elle et de notre intellect, il s’effectuait un [ens] purement et simplement, tel qu’il en est dans les choses naturelles à partir de la forme et de la matière naturelle ;
  • mais [cela doit s’entendre] parce que le rapport de l’essence divine à notre intellect est comme le rapport de la forme à la matière.

En effet, chaque fois que deux [réalités], dont l’une est plus parfaite que l’autre, sont reçues dans un même réceptacle, le rapport de l’une des deux à l’autre — à savoir de la plus parfaite à la moins parfaite — est comme le rapport de la forme à la matière : ainsi la lumière et la couleur sont reçues dans le diaphane, et parmi elles la lumière se comporte vis-à-vis de la couleur comme la forme vis-à-vis de la matière.

Et ainsi, puisque sont reçues dans l’âme la lumière intellective et l’essence divine elle-même inhabitante1 (ipsa divina essentia inhabitans) — bien que ce ne soit pas selon le même mode —, l’essence divine sera vis-à-vis de l’intellect comme la forme vis-à-vis de la matière.

Quod quidem non debet intelligi

  • quasi divina essentia sit vera forma intellectus nostri;
  • vel quia ex ea et intellectu nostro efficiatur unum simpliciter, sicut in naturalibus ex forma et materia naturali:
  • sed quia proportio essentiae divinae ad intellectum nostrum est sicut proportio formae ad materiam.

Quandocumque enim aliqua duo quorum unum est altero perfectius, recipiuntur in eodem receptibili, proportio unius duorum ad alterum, scilicet magis perfecti ad minus perfectum, est sicut proportio formae ad materiam: sicut lux et color recipiuntur in diaphano, quorum lux se habet ad colorem sicut forma ad materiam.

Et ita, cum in anima recipiatur lux intellectiva et ipsa divina essentia inhabitans, licet non per eundem modum, essentia divina se habebit ad intellectum sicut forma ad materiam.

Et que cela suffise pour que l'intellect puisse, par l'essence divine, voir cette même essence divine, voici comment on peut le montrer.

  • De même en effet qu'à partir de la forme naturelle par laquelle un quelque chose (aliquid) possède l'être, et de la matière, il s'effectue un seul ens (unum ens) purement et simplement ;
  • de même, à partir de la forme par laquelle l'intellect intellige, et de l'intellect lui-même, il se fait une unité dans [l'opération d']intellection.

Or,

  • dans les choses (rebus) naturelles, une chose (res) subsistant par soi ne peut être la forme de quelque matière si cette chose (res) possède la matière comme partie d'elle-même : car il ne peut se faire que la matière soit la forme de quoi que ce soit.
  • Mais si cette réalité subsistant par soi est seulement forme, rien n'empêche qu'elle devienne la forme de quelque matière et qu'elle devienne ce par quoi est le composé lui-même : ainsi qu'il apparaît pour l'âme.

Dans l'intellect, en revanche, il faut considérer l'intellect en puissance lui-même comme la matière, et l'espèce intelligible comme la forme ; et l'intellect intelligeant en acte sera comme le composé des deux. C'est pourquoi, s'il existe quelque réalité subsistant par soi qui ne possède rien en elle-même en dehors de ce qui est intelligible en elle, une telle réalité pourra être la forme par laquelle on intellige.

Or, chaque réalité est intelligible selon ce qu'elle possède d'acte, et non selon ce qu'elle possède de puissance, comme il apparaît au IXe livre de la Métaphysique ; et le signe en est qu'il faut abstraire la forme intelligible de la matière et de toutes les propriétés de la matière. C'est pourquoi, puisque l'essence divine est acte pur, elle pourra être la forme par laquelle l'intellect intellige. Et ce sera là la vision béatifiante.

Et c'est pourquoi le Maître [des Sentences] dit que l'union de l'âme au corps est comme un certain exemple de l'union bienheureuse par laquelle l'esprit sera uni à Dieu.

Et quod hoc sufficiat ad hoc quod intellectus per divinam essentiam possit videre ipsam divinam essentiam, hoc modo potest ostendi.

  • Sicut enim ex forma naturali qua aliquid habet esse, et materia efficitur unum ens simpliciter;
  • ita ex forma qua intellectus intelligit, et ipso intellectu, fit unum in intelligendo.

 

  • In rebus autem naturalibus res per se subsistens non potest esse forma alicuius materiae, si illa res habeat materiam partem sui: quia non potest esse ut materia sit forma alicuius.
  • Sed si illa res per se subsistens sit forma tantum, nihil prohibet eam effici formam alicuius materiae, et fieri quo est ipsius compositi: sicut patet de anima.

 

In intellectu autem oportet accipere ipsum intellectum in potentia quasi materiam, et speciem intelligibilem quasi formam, et intellectus in actu intelligens erit quasi compositum ex utroque. Unde, si sit aliqua res per se subsistens quae non habeat aliquid in se praeter id quod est intelligibile in ipsa, talis res poterit esse forma qua intelligitur.

Res autem quaelibet est intelligibilis secundum id quod habet de actu, non secundum id quod habet de potentia, ut patet in IX Metaphys.: et huius signum est quod oportet formam intelligibilem abstrahere a materia et ab omnibus proprietatibus materiae. Et ideo, cum divina essentia sit actus putus, poterit esse forma qua intellectus intelligit. Et haec erit visio beatificans.

Et ideo Magister dicit quod unio animae ad corpus est quoddam exemplum beatae unionis qua spiritus unietur Deo.

1 Inhabitant : qui se tient à l'intérieur ; ici : l'essence divine qui se tient à l'intérieur de l'âme.

  • Dernière mise à jour le .